L’offensive turque contre les Kurdes en Syrie et l’hypocrisie de la Russie.

Les forces turques et leurs alliés arabes ont attaqué (en utilisant des chars allemands), samedi 20 janvier, la région d’Afrin, bastion dans le nord-ouest de la Syrie des Unités de protection du peuple (YPG), une milice kurde considérée comme terroriste par Ankara mais précieux alliés de Washington sur le terrain syrien.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a affiché mercredi, le 24 Janvier à nouveau sa détermination à poursuivre l’offensive lancée dans l’enclave syrienne d’Afrin pour en éliminer les milices kurdes malgré les critiques occidentales. Selon les experts et les géopolitologues, Moscou, Téhéran et Damas ont chacun des bénéfices importants à tirer de l’offensive de l’armée turque et de ses alliés contre les combattants kurdes de la région syrienne d’Afrin.

map afrin
Source: Wikipedia

L’opération militaire Rameau d’olivier, dans la zone relativement calme d’Afrin, n’aurait pas pu être lancée sans l’accord tacite de la Russie. La veille de l’attaque massive de l’aviation turque, qui a fait des victimes parmi les militaires mais aussi les civils syriens, l’armée russe a évacué ses contingents de la province.

Le district d’Afrin abrite environ 500 000 civils, une population qui a doublé avec les réfugiés qui ont fui les combats sévissant dans les autres régions de Syrie.

La Turquie voit d’un très mauvais œil la création par la coalition internationale, à la frontière turco-syrienne, d’une force frontalière avec l’aide des combattants kurdes et arabes des Forces démocratiques syriennes (FDS). La seconde raison de l’opération turque est le succès remporté par l’armée syrienne à Idleb-Est« l’armée syrienne libre » et les Takfiris d’Al-Qaïda soutenus par la Turquie ont été éliminés par l’armée syrienne.

Les YPG sont la principale composante militaire de la coalition anti-jihadistes dans le nord-est de la Syrie, ses combattants étaient en première ligne lors de la bataille pour expulser le groupe État islamique (EI) de son bastion de Raqqa entre juin et octobre 2017.

Comme pour justifier “l’opération spéciale menée par l’armée turque”, le ministère russe de la Défense a déclaré que “l’escalade de la situation dans la région” avait été provoquée par États-Unis. En effet, “des livraisons non concertées d’armements modernes par le Pentagone aux groupes proaméricains au nord de la Syrie”, ainsi que “les provocations américaines visant à séparer les zones majoritairement peuplées de Kurdes, conduisent à l’interruption du processus de paix et nuisent aux négociations inter-syriennes de Genève, auxquelles les Kurdes doivent pouvoir prendre part”.

Cela semble cohérent, mais le commandement des combattants kurdes (Unités de protection du peuple, YPG) a accusé la Russie de trahison et l’a qualifiée de “complice criminelle de la Turquie dans l’assassinat de civils”. Les ministères russes de la Défense et des Affaires étrangères n’ont pas encore donné de raisons claires sur l’abandon, de fait, avec le départ des forces de paix russes d’Afrin, de la zone de pacification créée en septembre 2017, et dans laquelle le ministère de la Défense disait récemment observer “une forte recrudescence des retours de civils”. Les gens revenaient dans cette région parce que la présence de la police militaire russe assurait probablement ordre et stabilité.

En seulement quatre mois, tout a changé et pas pour le meilleur. Mais si, comme l’affirme le ministère russe de la Défense, des “armements modernes” ont été livrés à des groupes qualifiés de proaméricains à Afrin, que faisait pendant ce temps la police militaire russe et pourquoi a-t-elle permis ces livraisons “non concertées” ? Comment ont-elles pu arriver à destination alors que cette province est une enclave au milieu de zones contrôlées par l’armée turque et les groupes armés qui lui sont fidèles ?

En réalité, Vladimir Poutine et l’état-major russe ont permis l’opération turque conduite à Afrin. Ils semblent avoir cédé à la pression d’Erdogan qui n’entend pas simplement jouer les utilités dans le processus d’Astana. Le président turc a dépêché à Moscou son chef du renseignement et son chef d’état-major jeudi 18 janvier. Il aurait menacé de se retirer du processus d’Astana et de ne pas participer à la conférence de Sotchi, ce qui aurait saboté l’entreprise de ‘réconciliation’ pilotée par Moscou. Aussi la Russie laisse-telle la Turquie se tailler une zone tampon. Selon la diplomatie russe, Moscou n’aurait pas renoncé cependant à inviter les Kurdes à Sotchi.

Quant à la presse russe, elle écrit qu’Erdogan accepterait de renforcer le gazoduc Turkish Stream, actuellement en construction. Mais les ‘contradictions’ de la politique russe sont grandissantes : les jeux tactiques avec la Turquie mettent à mal les liens avec les Kurdes ; Assad s’oppose à l’intervention turque et peut s’appuyer sur l’Iran pour contrebalancer la Russie. Bref, il n’y a pas de ‘Pax Poutina’ en Syrie et nous n’avons pas encore tout vu.

  • Le gouvernement syrien et ses alliés russes ont offert aux Kurdes d’Afrin de les protéger contre les attaques turques :

“Il y a près d’une semaine, il y a eu une réunion entre des responsables russes et des dirigeants kurdes. Moscou a suggéré que l’État syrien devienne l’unique entité responsable de la frontière nord. Les Kurdes ont refusé. Immédiatement après les généraux turcs ont été invités à Moscou. Donner à l’État syrien le contrôle de sa frontière nord n’était pas la seule exigence russe. L’autre était que les Kurdes rendent les champs pétrolifères de Deir al Zor. Les Kurdes ont refusé en laissant entendre que les États-Unis ne le permettraient pas de toute façon. La réunion n’a pas vraiment été un succès.

Ce témoignage a été confirmé par les négociateurs kurdes :

“Aldar Xelil (@Xelilaldar), membre de la Société Libre Démocratique Tev-Dem : ’Au cours d’une réunion, la Russie a dit à l’administration d’Afrin que si Afrin était gouvernée par le régime syrien, la Turquie ne l’attaquerait pas. L’administration du canton d’Afrin a refusé cette proposition.’

Après l’échec des négociations avec les Kurdes, la Syrie et la Russie qui en était le médiateur ont conclu un accord avec la Turquie. La Turquie avait accepté la création d’une zone de désescalade à Idleb, mais elle n’avait jamais procédé à la mise en place des postes d’observation promis dans la zone gouvernée par Al-Qaïda. La Turquie a soutenu Al-Qaïda: combattre directement le groupe terroriste est contraire aux intérêts turcs. De nombreux combattants d’Al-Qaïda ont de la famille et des amis en Turquie et cela la rend vulnérable.

Le nouvel accord donnera à la Syrie le contrôle de la plus grande partie d’Idleb en échange du contrôle turc sur Afrin (si les Turcs parviennent à prendre la région). Au début de l’opération turque, l’armée syrienne a pris la base aérienne d’Abu Duhur à l’est-Idleb. Elle va éliminer tout ce qui reste d’Al-Qaïda et de l’EI dans le chaudron maintenant scellé. Elle poursuivra ensuite son avancée dans le gouvernorat d’Idelb.

Les États-Unis ont mis sur pied les forces démocratiques syriennes, les FDS, afin de lutter contre l’État islamique. En contrepartie, cela s’accompagne d’un soutien aux aspirations autonomistes des Kurdes, mais certainement pas à la création d’un État pan-kurde, à cheval sur les frontières actuelles de quatre ou cinq états de la région. L’autonomie, certes, mais à l’intérieur des structures existantes. Cette politique est appliquée en Irak : le soutien américain au Kurdistan irakien, qui bénéficie d’une réelle autonomie au sein de l’Irak, n’est pas allé jusqu’à appuyer la déclaration d’indépendance de Massoud Barzani.

Dans la future Syrie, la position américaine devrait être la même. Plus généralement, les Occidentaux ne sont pas sur une ligne révisionniste et veulent éviter que la région entière bascule dans une grande guerre portant sur les frontières et les territoires.

La reconnaissance par Washington du ‘droit légitime’ à se ‘protéger’ signifie que la diplomatie américaine intègre les intérêts de sécurité turcs, admettant donc la constitution d’une zone tampon, amorcée à l’été 2016, avec l’opération Bouclier de l’Euphrate. Elle vise à écarter le PKK et ses alliés syriens, afin de protéger les frontières turques et d’amortir les conséquences démographiques de la guerre en Syrie, la Turquie ne voulant pas accueillir plus de réfugiés.

L’opération de la Turquie contre Afrin est assez importante. Ses forces aériennes bombardent la région. Elle envoie maintenant ses chars les plus modernes. L’ « Armée syrienne libre » d’Al-Qaïda soutenue et contrôlée par la Turquie, sera au front sur le terrain et c’est elle qui va certainement perdre le plus de sang. Afrin est dans la montagne et ce sera un combat difficile. Deux chars turcs ont déjà été détruits. Les Kurdes sont bien préparés et bien armés. Les deux camps auront beaucoup de pertes.

Pendant ce temps, l’armée syrienne et ses alliés auront le temps de s’emparer d’Idelb.

La France a, elle, appelé la Turquie à la «retenue». Les combattants kurdes sont en première ligne dans la lutte contre l’Etat islamique dans le nord-est de la Syrie. Ce sont eux qui ont mené les combats pour reprendre Raqqa, la ville où ont été fomentés les attentats du 13 Novembre en France. L’offensive turque «pourrait détourner les forces combattantes kurdes, qui sont au côté et très engagées au sein de la coalition à laquelle la France appartient, du combat primordial» contre le terrorisme, a déclaré la ministre de la Défense, Florence Parly.

*Sources: Le Monde.fr, France24.com,  legrandsoir.info, Courrier International.com, Middle East Eye, le Figaro.fr, Libération.fr rfi.fr, twitter

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