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Documentaire: La Turquie selon Recep Tayyip Erdoğan

Il est l’homme fort de la Turquie et du Proche-Orient. Recep Tayyip Erdogan est devenu, en quelques années, un partenaire diplomatique indispensable à l’Europe et aux Américains. Autrefois démocrate et pro-européen, le président turc s’est imposé comme un chef d’Etat aux ambitions autocratiques dans un pays en plein désarroi.

Depuis l’arrêt brutal des négociations d’adhésion à l’Europe en 2010 jusqu’aux purges monumentales qui déstabilisent la Turquie d’aujourd’hui, un système implacable s’est mis en place. Il est destiné à faire du Président le nouveau Sultan du Proche-Orient. Cette lente transformation d’un homme jadis démocrate et pro-européen en un chef d’état réactionnaire aux ambitions autocratiques s’ajoute aux mutations de la société turque. Elles pointent les lignes de faille qui divisent le pays. Ces dynamiques contradictoires font que celui-ci est plus que jamais déchiré entre Orient et Occident.

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À travers de nombreux témoignages, le film- assez manichéen- réalisé par Anne-Fleur Delaistre et Olivier Joulie, raconte la lente transformation du Président turc jadis démocrate pro-européen en chef aux ambitions autocratiques. L’occasion de comprendre les périodes clés de cette mutation, et de souligner quelques inexactitudes relevées vers la fin du film.

Recep Tayyip Erdoğan, alors maire d’Istanbul en 1997 récitait le poème: «Les minarets sont nos baïonnettes, les coupoles, nos casques, les mosquées seront nos casernes et les croyants, nos soldats». L’islamo-conservateur est envoyé manu militari en prison pour avoir fait l’apologie de l’islam politique dans une Turquie autoritaire contrôlée en sous-main par l’armée ultralaïque. Lorsque que le leader du Parti de la justice et du développement (AKP) est nommé Premier ministre en 2003, il apparaît alors comme un modèle de modernité et forge une image de meneur populaire rassemblant les différentes couches de la population «en quête d’un leader fort» comme le souligne son conseiller Hüseyin Besli dans le documentaire sur France 5. Mais au fil des années, Erdoğan règne sans partage dans une Turquie plus que jamais déchiré entre Orient et Occident. Comment l’homme fort d’Ankara qui prévoit sa réélection à la présidence le 24 juin prochain, a basculé vers un régime autocratique?

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Début démocrate

Au firmament de sa montée en puissance, fraîchement élu Premier ministre, l’islamo-conservateur sait néanmoins qu’il marche sur des braises. Pour s’en défaire, il se tourne vers l’Europe. «Il a bien senti l’utilité de Bruxelles pour lutter contre les kémalistes, très autoritaires […]», témoigne Daniel Cohn-Bendit. Grâce au processus d’adhésion à l’Union européenne, lancé en 2005, la Turquie se modernise, la croissance s’envole. Erdoğan réussira même à faire lever l’interdiction du voile dans la fonction publique et dans les universités. «Il ne s’agit pas d’islamiser le régime, mais de donner aux conservateurs, longtemps écartés par l’élite laïque, la place qui leur revient dans la société.Même si Erdoğan est «un héros de la démocratie» pour les Turcs, il ne réussira pas à convaincre l’Europe. «Sarkozy soutenait que la partie historique d’Istanbul se trouvait en Asie et pas en Europe, c’est quelque chose qui est vexant et par ailleurs purement gratuit, car c’est faux», note Marc Pierini, ex-ambassadeur de l’Union européenne à Ankara. L’opposition de Merkel et de Sarkozy conduira à l’arrêt brutal des négociations d’adhésion de la Turquie.

Vers une dérive autoritaire

Échappant in extremis à une interdiction de son parti politique, l’AKP, Erdoğan va devoir se trouver un allié de l’intérieur. C’est alors qu’il croise le chemin de Fethullah Gülen, à la tête d’un mouvement très influent dans les médias, la police, la magistrature, qui fonctionne un peu sur le modèle mormon, aux États-Unis. Ahmet Şık, journaliste se souvient: «L’objectif de Gülen est de pénétrer le cœur et le cerveau de l’État donc de contrôler le pays». En 2007, les deux alliés anéantissent l’establishment militaire par le biais de procureurs et policiers appartenant au mouvement güleniste en usant de nombreuses irrégularités, injustices et falsifications judiciaires

«Erdoğan est sorti vainqueur et a pris le contrôle. Son visage se révèle», note le journaliste Bayramoğlu. Mais, dans les coulisses, la bataille pour le pouvoir envenime leurs relations. La guerre entre les deux hommes est déclarée! En 2013, éclaboussé par un scandale de corruption fomenté par la confrérie Gülen, Recep Tayyip Erdoğan contre-attaque et lance des purges dans les médias contrôlés par son ex-allié. Toutes ces affaires et ces procès, qu’on croirait calqués sur les pratiques du père Ubu, accélèrent la mise en place d’un État orwellien et malgré sa dérive autoritaire, le Premier ministre est élu président de la République en août 2014 avec 52% des voix.

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Impact de la guerre en Syrie

En 2014, la violence de la guerre en Syrie s’est importée en Turquie. Des manifestations ont éclaté suite au refus du gouvernement de venir en aide militairement à Kobané, ville frontalière kurde en Syrie, assiégée par les djihadistes du groupe État islamique. Le bilan est lourd: 46 morts, 682 blessés dans plusieurs villes turques. Cherchant toujours à asseoir son pouvoir, pour la première fois, le leader turc perd la majorité absolue lors des législatives de juin 2015. Le responsable? Le parti prokurde, qui fait une entrée retentissante au Parlement avec 80 députés. Le Président est alors poussé à convoquer de nouvelles législatives en novembre pour former un nouveau gouvernement, et non pas «parce qu’il ne reconnaît pas la victoire kurde», comme le document de ce soir- assez partial- l’explique. «Au lendemain des législatives au Kurdistan turc, des villes sont assiégées pour des raisons qui sont loin d’être militaire» souligne le film. Rappelons que cette entité n’existe pas et que selon les autorités turques ces opérations ont été menées contre «le PKK- Parti des travailleurs du Kurdistan- (reconnue par la Turquie, les États-Unis, et l’Union européenne comme organisation terroriste), qui a décrété l’autonomie dans ces centres urbains, érigé 518 barricades, creusé 300 tranchées et dissimulé des explosifs». Déstabilisé par plusieurs attentats, Erdoğan renforce la mainmise sur le pays.

Putsch et purge gigantesque

Dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016, un coup d’État militaire, imputé à l’ex-allié de Gülen, a plongé le pays dans le chaos. Mais le chef du parti de l’AKP survit au putsch grâce à son peuple qui résiste et reprend le contrôle du pays: il a désormais les coudées franches pour débarrasser le pays des «traîtres». Une gigantesque purge centrée sur les réseaux gülenistes est alors lancée dans toutes les institutions. Les chiffres donnent le tournis: plus de 140.000 personnes limogées ou suspendues- 3604 fonctionnaires réintégrés par décret-loi-, 35.000 personnes croupissent dans les geôles. L’onde de choc s’étend sur les voix dissonantes: professeurs, avocats, journalistes. «Plus de 140 journalistes sont en prison pour avoir fait leur travail!», s’insurge le journaliste Ahmet Şık, aujourd’hui sorti de prison.

En dépit de la brutalité du régime, Recep Tayyip Erdoğan est adoubé par la communauté internationale pour sa lutte contre Daesh et pour les mesures qu’il prend pour endiguer l’afflux de réfugiés. «La Turquie est promise à un avenir sombre. Le peuple ne pourra plus supporter davantage l’autorité» conclut Ali Bayramoğlu.

Malgré une plongée méticuleuse dans les étapes de la consolidation du pouvoir, le documentaire La Turquie selon Erdoğan, trop manichéen, ne contribue pas à la réflexion et laisse, in fine, le téléspectateur otage d’une lecture simpliste et anachronique.

Source: Le Figaro Mag, France 5 Télévisions

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